(sainte geneviève des bois)
Texte dont le sujet est : Manger ses mots
Manger ses mots
Enfant, je n'aimais pas la soupe, je n'aimais d'ailleurs pas manger. Cette parenthèse du repas venait toujours gâcher ce temps précieux de l'amusement, du jeu, de la liberté. Avant l'heure obligatoire du déjeuner, du dîner, du souper, l'angoisse, toujours, m'envahissait. Maman était intransigeante, elle ne me laissait jamais sortir de table sans avoir parfaitement finit mon assiette. J'étais de cette génération là, issus de parents qui avaient connu la faim et qui ne supportait pas le moindre gaspillage de nourriture. Je me sentais sacrifié, torturé. Une fois même, elle m'avait emmené à l'école avec mon assiette du midi. Je n'aimais pas non plus l'école. J'étais trop rêveur pour étudier, trop fugueur pour me concentrer, sans doute un peu trop rebelle pour obéir. Les mathématiques ne me paraissait destiné qu'à compter les sous et comme je n'en avais pas, je n'y trouvais aucune utilité.
Cependant, il y avait bien un plat qui trouvait intérêt à mes yeux, qui m'amusait, m'occupait l'esprit dans un certain voyage. Je ne mangeais pas plus vite, mais je me régalais. J'y reconnaissais une probable satisfaction de vengeance ; c'était la soupe de lettres. Je mangeais mes mots, je dévorais des voyelles, des consonnes, des phrases entières. J'avalais des livres et des livres, des pages complètes d'un dictionnaire imaginaire. Je me délectais comme un fou, un dératé, un psychopathe. Je bouffais des mots, des gros-mots, des jurons, des injures inavouables, des cris et des exclamations, des histoires passaient dans ma bouche affamée. J'étais conteur et historiens, maître d'école et greffier, juge et bourreau, poète et chanteur, magiciens des mots.
A la longue, je rêvais d'autres soupes, des soupes de nombres, mais ce fut vite une mauvaise idée, je n'ai jamais aimé compter. Puis l'idée d'ajouter quelques ratures à ces mots, quelques gribouillis à ces pages, la vraie vie quoi...
(c) Dio.m


